National Socialisme : crimes incomparables ?


Dans son livre « Les Bienveillantes », Prix Goncourt 2006, Jonathan Littel a l'ambition de traiter de l'intérieur, du point de vue d'un des acteurs l'épouvantable horreur de l'aventure National-Socialiste. 

 
Le lecteur se laisse entraîner par le flot, oscillant entre le malaise et la fascination de la prose et du sujet. Mais il ne sort pas indemne de l'épreuve. 
Dans la foulée, pour m'extraire du roman et revenir à l'Histoire, je me suis replongé dans « Le procès d'Eichmann » de Hannah Arendt. 

 


On retrouve dans de nombreuses pages une étrange similitude : le rythme des phrases, la succession de noms, de titres et grades allemands, les points de repères et les réunions des nationaux-socialistes. L'intérêt de se reporter au texte d'Arendt est de revisiter les lieux traversés par le personnage du roman, et d'approfondir la connaissance des protagonistes réels, fictivement côtoyés par le Dr Aue, dont Eichmann lui même : le lecteur enfin ne peut que difficilement douter que Jonhatan Little ne se soit pas imprégné du texte de Hannah Arendt pour rédiger son roman.

  
Le personnage est odieux, dépravé et traîne sa lâcheté à travers l'Allemagne et les pays occupés. Si le lecteur comprend, quoique écœuré, la nécessité des descriptions précisément imagées des souffrances et du calvaire des victimes, il se serait bien passé des films complaisants mettant en scène avec insistance les turpitudes du personnage principal, que l'on comprend malade mental bien avant la tourmente. L'exposé aurait pu être plus prégnant, porteur d'interrogations si Max Aue avait été un homme ordinaire au départ et, fanatisé par le parti, avait dérivé vers l'ignominie.  
  
 

Mais tout cela n'a pas de sens se dit-on après son dernier meurtre avoué de son meilleur ami qui lui a sauvé la vie plusieurs fois. Non cela n'a pas de sens, et pourtant c'est arrivé et pourrait revenir. 
D'autant que la pensée dominante mène à une sorte de révisionnisme, torturant l’histoire, renversant les propositions, en dénaturant le réel, par aveuglement politique. 

 

Dans sa critique du livre pour le journal Télérama du 26 août 2006, Nathalie Crom écrit contre toute raison : 
 

« Cette opacité inscrit la Shoah dans l’Histoire comme un crime incomparable. Et Jonathan Littell ne se livre, de fait, à aucune comparaison. La question du bourreau, pourtant, il estime qu’elle se pose avec acuité aux hommes de toutes les générations, jusqu’en ce XXIe siècle commençant : il y eut le Vietnam, les guerres de décolonisation, il y a désormais Guantánamo et l’Irak. Alors, pose-t-il, « aujourd’hui, les bourreaux, c’est un peu nous ». Au moment où l’individu se doit de choisir entre le bien et le mal, qu’est-ce qui fait pencher la balance ? L’abîme est sans fond. »
  

 

Comment oser faire le rapprochement honteux avec l'Irak et Guantanamo, donc le côté américain alors que la comparaison objective est celle de Saddam Hussein et le Parti Baas, ouvertement national-socialiste ? Oubliés les assassinats de masse, les charniers, le gazage des Kurdes... 


C'est du révisionnisme en temps réel. 

 

De plus, l'assertion de Nathalie Crom, « Et Jonathan Littell ne se livre, de fait, à aucune comparaison. », est fausse. 

Bien au contraire l'auteur n'hésite pas à plusieurs reprises à faire un rapprochement fort et sans ambiguïtés entre le communisme et le national socialisme. Il faut être aveugle et partisan pour ignorer ce parallèle que le discours politiquement correct interdit de faire. 

 

Comment d'ailleurs éviter la comparaison avec les déportations dans les camps soviétiques, chinois, vietnamiens, les famines provoquées, le génocide cambodgien ? 
 
 

La banalisation du mal, le révisionnisme c'est assimiler l'opération américaine en Irak à l'extermination des juifs, des tsiganes et de tous les opposants.  

 

Littel est pourtant explicite : (pages 364 et 365) : 
Le Dr Aue interroge un officier soviétique, membre du Parti, capturé à Stalingrad. 

 

«  Il se mit à compter sur ses doigts, à la manière russe, les repliant un à un à partir du petit doigt : «  Là où le Communisme vise une société sans classes, vous prêchez la Volksgemeinshaft, ce qui est au fond strictement la même chose, réduit à vos frontières. Là où Marx voyait le prolétaire comme porteur de la vérité, vous avez décidé que la soi-disant race allemande est une race prolétaire, incarnation du Bien et de la moralité ; en conséquence, à la lutte des classes, vous avez substitué la guerre prolétarienne allemande contre les États capitalistes. En économie aussi vos idées ne sont que des déformations de nos valeurs. Je connais bien votre économie politique, car avant la guerre je traduisais pour le Parti des articles de vos journaux spécialisés. Là o Marx a posé une théorie de la valeur fondée sur le travail, votre Hitler déclare : Notre mark allemand qui n'est pas soutenu par l'or, vaut plus que l'or. Cette phrase un peu obscure a été commentée par le bras droit de Goebbels, Dietrich, qui expliquait que le national – socialisme avait compris que la meilleure fondation d'une devise est la confiance dans les forces productives de la Nation et en la direction de l'État. Le résultat, c'est que l'argent, pour vous, est devenu un fétiche qui représente le pouvoir producteur de votre pays, donc une aberration totale. Vos relations avec vos grands capitalistes sont grossièrement hypocrites, surtout depuis les réformes du ministre Speer : vos responsables continuent à prôner la libre entreprise, mais vos industries sont toutes soumises à un plan et leurs profits sont limités à 6 %, l'État s'appropriant le reste en sus de la production. » 

 

Et plus loin, c'est toujours l'officier soviétique qui parle : 

 

« Au fond, c'est la même chose ; nous récusons tous deux l'homo œconomicus des capitalistes, l'homme égoïste, individualiste, piégé dans son illusion de liberté, en faveur de l'homo faber : Not a self made man but a made man, pourrait-on dire en anglais, un homme à faire plutôt car l'homme communiste reste à construire, à éduquer, tout comme votre parfait national-socialiste. Et cet homme à faire justifie la liquidation impitoyable de tout ce qui est inéluctable, et justifie donc le NKVD et la Gestapo, jardiniers du corps social, qui arrachent les mauvaises herbes et forcent les bonnes à suivre leurs tuteurs. » 

 

Le lecteur remarque aussi que Littel n'emploie pas le mot – brouillard « nazi », mais bien systématiquement national socialiste. 
  
 

On attend l'écrivain qui se mettrait à la place d'un sbire de Dzerjinski ou de Trotski, puis de Staline, pour rester uniquement dans la sphère soviétique, et nous raconterait de l'intérieur ses motivations dans le besoin de détruire l'autre. 
  
 

Enfin on se demande pourquoi le continent américain et, plus spécifiquement le monde anglo-saxon, a été épargné par cette tentation totalitaire qui a dévasté l'Europe continentale et l'Asie au XXème siècle, provoquant une centaine de million de morts, national-socialisme et communisme confondus. 

 

Qu'est-ce qui a déclenché cette obsession mortelle de la fabrication d'un homme nouveau, de l'écrasement des individus et de l'annihilation de la différence ? L'islamisme radical, avec sa volonté d'imposer par la force sa conception de l'être humain, excluant toute autre forme d'organisation sociale prend- il la relève ? 

 

La seule constante c'est que toutes ces idéologies, national-socialisme, communisme et islamisme, professent une même haine : celle de l'homme libre, de la démocratie libérale et de la société ouverte. 

 

Alain. C. Toullec

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