Sur Céline, l'Etat gère d'en haut.

Publié le par Dialectikon

 


« Sa place est dans une poubelle » lança avec rage le bouquiniste, visage fermé, œil noir et suspicieux sur ce jeune, c’était au temps de mes vingt ans, qui semblait intéressé par «Bagatelles pour un massacre » de Céline.

 J’avais, furetant partout, aperçu, isolé sur l’étagère d’en haut de sa boutique un exemplaire original au papier jauni et l’avait interrogé sur le prix qu’il en demandait.

 

Au milieu des années soixante-dix je fréquentais une petite librairie de livres anciens, d’affiches et de journaux à l’angle de la rue du Vieil Abreuvoir et de la rue des Coches  à Saint Germain en Laye.

 

J’ai déniché chez « Strogor », l’enseigne qu’il s’était donné, des trésors poussiéreux y compris quelques exemplaires du journal « Voici » des années trente, dont les couleurs se limitaient à des variations de bistres et où l’on commençait à voir apparaitre des femmes dénudées. La particularité étant que ces « Voici » de ce temps là étaient alors rédigés en français.

 

A vrai dire, je m’étais bien laissé emporté par le flot tumultueux du « Voyage au bout de la nuit  » de « Mort à crédit » et de « Guignols’band » mais j’ignorais complètement le thème de « Bagatelles » : cela n’évoquait pour moi qu’un titre dans une bibliographie.

 

Ce n’est que bien plus tard que j’ai saisi et apprécié le comportement du bouquiniste d’autant qu’il refusa tout net alors de s’expliquer sur sa réaction. Peut-être a-t-il confondu comme au plus fort de la polémique de ces dernières semaines, intérêt ou curiosité et adhésion ?

 

Cette anecdote oubliée m’est revenue lors de la tempête qui a agité la classe médiatico-politique au sujet de la possible  commémoration du cinquantenaire  de la disparition de Louis Ferdinand Céline. Fallait-il ou non l'inclure dans la liste des célébrations nationales de 2011 ?

 

Notre ministre de la culture a retiré Céline de la maintenant fameuse liste. Et d’une.

France Culture,radio d’Etat dont le Patron est nommé par le Président de la République, a néanmoins consacré une émission d’une demi-heure pendant cinq jours du 14 au 18 février au même Céline. Et de deux !

 

Voilà comment l’état gère d’en haut la culture ! Les bouquinistes, et les citoyens, n’ont-ils pas plus de bons sens pour choisir la bonne étagère pour placer les livres que les représentants de l’Etat ?

Car le vrai débat est autre : de quoi se mêle l’Etat de nous dire de qui et de quoi le bon peuple doit commémorer ou célébrer la naissance ou la mort ? Quel tartuffe a placé par exemple dans la liste de 2010 la création du PSU par Michel Rocard et dans celle de 2009 la création de la « Vie Ouvrière » ? Et en 2012, ils vont célébrer la création de « Minute » peut-être ? (1962)

En 2011, l’Etat prévoit de commémorer le premier album d’  « Astérix » comme il l’a fait pour les Pieds Nickelés en 2008 au titre des arts ! On n’a vraiment pas besoin de lui.

D’ailleurs Wikipédia n’a pas supprimé Céline de sa liste !

 

Chaque jour de l’année est désormais ponctuée par des célébrations et des commémorations obligatoires, nationales, auxquelles s’ajoutent désormais, des journées de l’eau, de la paix, de la solidarité, de la femme, de la radio et de la télévision en faveur des enfants (sic, 6 mars)…

Toutes ces commémorations déclenchent en nous un fort sentiment de commisération pour les gouvernants.

 

L’Etat français à toute force veut gérer, guider d’en haut nos comportements, nos sentiments, nos solidarités, nos lectures, nos pensées, notre avenir, nos mémoires. « C’est pour ton bien, tu me remercieras plus tard ! »

 

Décidément en France, ce n’est plus l’Etat Nounou, c’est l’Etat Folcoche.

 

 Alain Toullec

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